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Synthèse – Atelier Culture et Entreprenariat – culture en ligne, accès libre ?

Lundi 28 avril, se tenait dans les locaux de Google France, un atelier organisé par l’Hadopi, en partenariat avec Google et France Digitale sur le thème des liens qu’entretiennent la diffusion culturelle en ligne et l’innovation. Création, exception culturelle ou encore contraintes légales ont fait partie des problématiques évoquées sur ce sujet.

En introduction, Elisabeth Bargès, responsable des relations institutionnelles chez Google France, souligne que le monde de la culture, tout comme celui du numérique, sont deux mondes industriels touchés par une révolution économique.

Marie Ekeland, co-fondatrice de France Digitale – association indépendante des start-ups et capitaux risqueurs de l’innovation numérique – confirme ce propos en déclarant qu’à l’heure actuelle, l’économie est fondamentalement en pleine période de transition.

 Eric Walter, Secrétaire Général de l’Hadopi, souligne quant à lui le fait que la première mission de l’Hadopi est celle de l’encouragement à l’offre légale qui constitue une solution au piratage, lorsqu’elle est riche et diversifiée. Selon lui, si on veut une offre légale forte, il faut qu’il y ait de la croissance dans le domaine de l’innovation culturelle numérique. L’innovation est donc nécessaire dans le contexte qui se dessine aujourd’hui. « Culture en ligne, accès libre ? », tel est l’intitulé de cet atelier, qui peut, selon le Secrétaire Général de l’Hadopi, être lu de la façon suivante : est-il possible d’innover librement en matière culturelle ? Oui, affirme-t-il, en défiant le monopole et en se rapportant à la base qui n’est constituée par autre chose que par les utilisateurs.

Pour terminer, Eric Walter signale que pour être viable, c’est de modèles pérennes dont devra se doter l’offre légale.

 

Première table ronde : L’innovation au service de la création ?

Cette table ronde aborde l’innovation dans son rapport à la création et à l’exception culturelle française, ainsi que les contraintes légales existantes en matière d’innovation dans le domaine de l’offre culturelle en ligne.

Jacques Toubon, ancien Ministre de la Culture et de la Francophonie, ancien Garde des Sceaux, Ministre de la Justice et des Libertés et ancien membre du collège de l’Hadopi, introduit cette table ronde en déclarant que l’innovation ne rime pas avec la « destruction du droit exclusif ». Selon lui, la question à se poser est de savoir comment assurer le financement de la création, tout en assurant le revenu du créateur. « Il faut trouver un système susceptible de fonctionner durablement. » Aujourd’hui, les nouveaux modèles d’exploitation de biens et de services culturels tendent à la gratuité. Ainsi, la valeur profite aux diffuseurs, et non aux créateurs. M.Toubon travaille actuellement et en collaboration avec l’Hadopi, sur la possibilité de mettre en place une Rémunération Proportionnelle du Partage (RPP). A ce titre, c’est en travaillant l’exception culturelle française, que cette RPP sera possible pour lui. « La pratique du partage est une donnée sociologique. » C’est pourquoi la liberté de l’usager sur internet est assimilée à la notion de gratuité. Néanmoins, si cette dernière est réelle pour l’utilisateur, elle est fictive pour les acteurs qui leurs permettent d’accéder à la culture en ligne. Au regard de l’ensemble du système, la gratuité n’existe donc pas. La base de la pyramide, c’est-à-dire l’argent provenant des droits d’auteurs, est une ressource minime, alors que le système est large. M.Toubon s’interroge : « Avons-nous donc un système viable ? » L’usage gratuit doit s’inscrire dans un usage légal. Or, il certifie qu’à l’échelle nationale, cette tâche se révèle compromise. C’est pourquoi les élections européennes à venir ont toute leur importance. M.Toubon souhaite que Bruxelles mène une politique industrielle européenne du droit d’auteur, et plus encore : une politique industrielle européenne de l’innovation.

« L’opposition entre innovation et création ne me semble pas évidente. L’auteur et le créateur sont proches. » C’est ainsi que Cyril Barthet introduit la présentation de son entreprise, VODkaster – un réseau social dédié au cinéma. Il insiste sur le caractère disruptif de cette dernière, qui propose une offre innovante de VOD : des DVDs lisibles à distance et un système proche des créateurs. Cyril Barthet s’interroge également : le secteur de la vidéo voit sa demande baisser. Quelle part de responsabilité la réglementation possède-t-elle dans cette diminution ?

Selon lui, si le consommateur préfère se tourner vers l’illégalité, c’est parce que les offres légales ne sont plus en capacité de le séduire. Un retour du consommateur vers la légalité signifierait donc un bouleversement du système existant.

Lorenzo Benedetti présente Studio Bagel – société de production et collectif d’humoristes, travaillant sur internet ainsi qu’à la télévision – et parle des régulations de l’investissement dans la création. « Studio Bagel est-il une chaîne ? Va-t-on avoir des obligations d’investissement dans la création ? », demande-t-il. Trouver des financements, grâce aux « vues » effectuées sur la plateforme et trouver de quoi créer sont les deux problèmes auxquels a été confronté Studio Bagel, car : « notre rôle de producteur est d’aller chercher de l’argent pour développer des talents, c’est inévitable. » « Studio Bagel compte environ un million d’abonnés », déclare-t-il. « Pourtant, si le nombre paraît conséquent, rapporté à une capacité de financement, c’est peu. » Lorenzo Benedetti achève son propos en disant que « la vidéo en ligne permet de trouver des financements et des talents », et que c’est certainement pour cela, pour cette capacité à renouveler la création, que Studio Bagel a suscité l’intérêt de Canal.

« Au pays de la culture : rien de neuf sous le soleil » : tels sont les mots d’Olivier Babeau. Pour ce professeur de sciences de gestion à l’université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis, si les formes que revêt la culture se multiplient et se diversifient, la réalité reste une et identique. La conviction d’Olivier Babeau est que « sur toutes les formes d’innovation, on constate toujours une transgression par rapport à une norme établie. » C’est, selon lui, l’essence même de l’innovation. La nouvelle économie, c’est la sharing economy : celle qui transgresse aujourd’hui les barrières établies par le système existant. Or, « notre système est mal à l’aise avec ça : il montre des réactions nerveuses ». D’ailleurs, ajoute-il : « la régulation n’est qu’un rempart de plus pour préserver le système existant. » Il faudrait, pour lui, que l’opportunité numérique remette à plat les logiques de financement du monde de la création. Aussi, Olivier Babeau revient sur plusieurs idées qui lui paraissent erronées. La première est celle de la grande culture contre la culture populaire. En outre, il revient sur l’existence d’une culture légitime opposée à un ersatz de culture. Or, cette vision lui semble universaliste et typiquement française. C’est pourquoi, assure-t-il, il n’y a qu’en France que l’on parle d’exception culturelle. Seconde confusion : la culture et le commerce ne sont pas la même chose. En faisait référence à Nietzsche, Olivier Babeau s’interroge : « Tout ce qui a un prix n’a pas de valeur. La culture n’a pas de prix, ne doit-elle pas avoir de valeur ? » Enfin, il s’attache à montrer qu’il ne faut pas confondre l’outil et la fin. Les industries sont un moyen au service d’une fin. Elles ne sont pas la culture en elle-même.

Les échanges de la première table ronde s’orientent très vite sur Netflix, la désormais célèbre entreprise américaine proposant des films en streaming sur Internet. Pour Olivier Babeau, Netflix est une fenêtre d’ouverture sur la création. Les avis sont divergents. Pour M.Toubon « Netflix est intelligent et capable de s’adapter à son environnement. » Il attire l’attention sur le fait que les États-Unis ne sont pas l’Union Européenne. La comparaison entre les deux écosystèmes n’est donc certainement pas des plus pertinentes, selon l’ancien Ministre.

Seconde table ronde:  Modèles économiques : liberté, gratuité, à volonté ?

Cette seconde table ronde, animée par Pauline Blassel, Secrétaire Générale Adjointe de l’Hadopi, traite des possibles modèles économiques et des valeurs nouvelles pour les contenus à l’ère de la culture de la gratuité. Cette session a pris le relais de la première table ronde en rebondissant sur l’arrivée de Netflix en France, évoquée précédemment.

Selon Philippe Collombel, associé de Partech International – une société gérant des fonds d’investissement avec une présence en Europe et aux États-Unis – Netflix a été le déclencheur d’une réflexion sur l’innovation en France. « Nous voulons investir dans les offres légales culturelles, mais il faut trouver des points d’attraction. » Il ajoute que « financer par la publicité est illusoire. La monétisation de nouvelles formes de création de contenus est à approfondir. »

Didier Zerath, directeur de The DZ Factory – une société de conseils pour les artistes, l’industrie musicale et les investisseurs – explique ne pas se reconnaitre dans les discours des précédents intervenants au sujet des ayants droit et reprend l’idée de gratuité, une « réalité n’existant que dans la bouche des consommateurs ». Il semble effectivement difficile de parler de totale gratuité du point de vue du créateur, à de rares exceptions promotionnelles et marketing.

Nicolas Bailly profite de la discussion pour présenter Touscoprod – une plateforme de financement participatif dédiée à l’audiovisuel – grâce au système de crowdfunding permettant à l’utilisateur d’aider directement les porteurs de projets (> voir la synthèse de notre précédent atelier sur le sujet). Au total, les différents projets auront réussi à réunir sur la plateforme un montant de trois millions d’euros. En partageant son retour d’expérience, Nicolas Bailly évoque le caractère illégal du projet à sa naissance, mais s’en défend, convaincu que c’est par ce chemin que l’ « on peut faire bouger les lignes existantes. » La croissance de sa plateforme lui ayant permis dans un second temps de s’inscrire dans la légalité.

Eric Petrotto, président de CD1D, une plateforme de vente de musique en ligne et une fédération de labels indépendants, participe également au débat relatif au crowdfunding, persuadé que pour atteindre un seuil de rentabilité dans le domaine de la culture en ligne, le crowdfunding seul n’est pas suffisant. Construire une nouvelle offre, dessiner un univers sans règle, esquisser ses idéaux : aucune de ces trois ambitions n’est aisément réalisable. Eric Petrotto assure également que dans le domaine de l’artisanat, l’économie traditionnelle s’effondre. Il ajoute que « La musique a subi une mutation forte suite à l’émergence et au développement des nouvelles technologies », et que pour avancer aujourd’hui : « Il faut réfléchir de manière collective ».

Les échanges à la suite de cette seconde table ronde s’orientent ensuite autour des multiples difficultés que rencontrent aujourd’hui les ayants droit, s’attardant sur la mobilisation complexe de moyens financiers, avant de s’achever sur la problématique de la chronologie des médias.

Giuseppe De Martino, le secrétaire général de Dailymotion, propose enfin une keynote en rappelant que la responsabilité des acteurs du web dépend en partie de la directive européenne sur le commerce électronique, transposée en France en 2004 par la loi pour la confiance dans l’économie numérique. Il termine sur un message d’espoir : la fin de l’opposition entre culture et numérique.

Après une rapide conclusion d’Elisabeth Bargès, une traditionnelle session de questions/réponses aura permis d’approfondir certains sujets et d’engager des discussions plus poussées entre certains acteurs de l’événement et des personnes présentes dans la salle.

Crédit photos : Guillaume Delenclos

Vous pouvez également retrouver la captation de l’événement dans son intégralité ci-dessous :

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